La route de Sindbad – Episode 4 : Sana – Aden

Le Yémen est un pays somptueux. Mais un fléau est en train d’hypothéquer sa beauté. Le plastique envahit tout.

L’agent du ministère de l’information chargé de nous contrôler pendant le tournage tenait absolument à éviter que nous filmions les décharges de sacs en cellophane qui recouvrent le territoire.
Du coup, j’ai envoyé au Figaro une chronique pour alerter sur ce désastre qui risque de compromettre à l’avenir la balbutiante industrie touristique du pays.

Le texte est paru dans le Figaro du lundi 30 mars :

« EXPLOSION DU PLASTIQUE

Dans le concert des nations, le Yémen ne joue pas la partition moderne. Rivés au sommet de pitons, les villages du pays – forteresses penchées sur le vide et prolongeant les parois – verrouillent des défilés héroïques.
Dans ces donjons, vit un peuple de croyants. Les femmes ne dévoilent leur visage qu’à la nuit. Les hommes règlent leurs heures sur la prière. Le moindre hameau est une caserne gardée par des moines. Nul autre pays ne semble se liguer aussi farouchement contre le globalisme et sa normalisation.
Il est des privilèges que les Yéménites ne veulent point brader : conduire à tombeau ouvert, s’intoxiquer librement avec le Qat, cette drogue qui les soigne et les emporte, porter le poignard et le fusil, obéir à la loi tribale. Et peu importe si Internet tarde a connecter les vallées.
L’Imam Yahya, roi du Yémen qui s’opposa au Turc et à l’Anglais eu ce mot : « Nous ne goudronnons pas, car le goudron sert aux envahisseurs pour nous coloniser ». C’était il y a cent ans. Le temps a passé depuis.
Le goudron s’est peu épandu et il est un envahisseur qui malgré la fierté yéménite a gagné la partie : le plastique.

D’Aden aux franges tribales, de Sana à l’Hadramaout, les sachets par milliers, par millions, recouvrent les plages, nappent le fond des oueds, constellent les ruelles, mouchettent le versant des canyons. Des troupeaux de chèvres pâturent dans des plaines de cellophane. Partout, fleurissent des décharges. Elles tapissent le territoire d’un hideux manteau d’Arlequin.
On connaissait la viande sous film transparent, le Yémen invente le pays sous plastique. Personne ne se soucie de cette marée. Personne ne paraît même en percevoir l’horrible ressac. Il y a d’autres soucis, d’autres urgences…

Le président est occupé au chantier d’une mosquée gigantesque. Le plastique a submergé le pays avant que le traitement des déchets n’y soit mis en place. Lorsque le Progrès déboule, sans crier gare, ses effets pervers dépassent toujours ses bienfaits. Dans un étrange passage de La Terre, Élisée Reclus prophétisait que la Technique triomphante, entraînant l’accroissement des villes, l’asphaltage des routes et l’agriculture intensive, allait recouvrir le globe d’une nouvelle strate, succédant aux patientes sédimentations de la géologie : une couche humaine.

Ernst Jünger formula l’idée autrement : « La Terre change de peau ».
Les plastiques yéménites sont les pelures de cette mue, lambeaux de Progrès jeté aux quatre vents et qui transforment en haillons la belle étoffe d’un lieu sauvage. Une idée pour entrepreneurs versés dans les actions durables : sur le modèle des expéditions qui gravissent l’Everest afin d’y ramasser les ordures, pourquoi ne pas créer « Éboueurs Sans Frontières » ?

L’organisation se nettoierait les étendues souillées, organiserait le recyclage et l’information du public.
Nul doute qu’on trouverait des volontaires pour rendre sa peau originelle au Royaume de la Reine de Saba. »

 

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