
Dans la ville de Shibam, j’étais en train de livre le remarquable livre de Fernand Braudel : Grammaire des civilisations. Cette lecture m’a inspiré un texte publié dans le Bloc-Note de mai que je tiens dans le magazine Grands Reportages :
En Oman, le spectacle des navires voguant sur la mer d’Arabie ramène la pensée dans l’Orient de Flaubert. Mais si l’on y regarde d’un peu plus près, on s’aperçoit que boutres et sambouks d’aujourd’hui, dont la forme est identique à celle des bateaux que connut Monfreid sont construits en fibre de verre et moulés dans des ateliers des Émirats Arabes Unis. À bord, en lieu et place des esclaves somaliens, des Bengalis venus de Chittagong ou de Dacca s’affairent à ravauder les filets. Ils sont là pour trois ou quatre ans et ne reverront leur pays qu’en rentrant chez eux, salaire en poche. Ils sont les représentants de ce nouveau prolétariat mondial qui traverse les océans et offre ses muscles aux labeurs les plus ingrats, dans les pires conditions, pour une poignée de roupies de plus.
Au Yémen, un Allemand d’origine somalienne, responsable de la conservation des immeubles de pisé de la ville de Shibam explique que la veille au soir, un fanatique musulman a commis un attentat suicide tuant quatre sud-coréens venus en touristes admirer le coucher de soleil sur la « Manhattan du désert ».
À Salalah, ville portuaire de la province du Dhofar, au sud du Sultanat d’Oman un couple de Biélorusses originaires de Minsk chantent des airs de crooners américains pour égayer l’atmosphère sinistre du bar de l’hôtel qui les emploie. Après leur prestation, ils confient qu’ils ont moins de mal à obtenir les visas pour les pays du Golfe que pour l’Europe de Shengen et font depuis six ans la tournée des grands établissements de la péninsule arabique. Les riches pétroliers de Dubaï à Mascate apprécient la blondeur d’Irina.
En plein désert d’Oman, des propriétaires de chameaux ont organisé une course pour mesurer la valeur de leurs bêtes. Mais pour éviter le danger d’une chute aux enfants qui, traditionnellement, jouaient le rôle de jockeys on installe sur le dos des chameaux des robots radiocommandés dont le moteur actionne une cravache qui fouette les croupes sans répit. Dans leur pick-up Toyota, les bédouins surexcités suivent la course pied au plancher et actionnent leurs télécommandes made in China en hurlant.
À Al Mokalla, port de pêche sis sur l’antique route de l’encens, dans la province de l’Hadramaout yéménite, un homme d’affaire indonésien descendu dans l’hôtel Holiday Inn qui appartient à la famille de Ben Laden, passe la soirée devant sa télévision où se trémoussent les Indiennes de Bollywood. Pendant ce temps, dehors, voilées de noir, des réfugiées somaliennes qui campent dans les tentes du UNHCR font la manche auprès de Yéménites qui continuent à appeler les Noirs, « les esclaves ».
Toutes ces anecdotes, ces choses vues, ces instantanés saisis au gré d’un rapide voyage confirment que l’humanité est entrée dans le temps de la mondialisation. Le processus de rétrécissement du monde a gagné en magnitude et en spectaculaire. La pression démographique et l’explosion des transports modernes rendent la manifestation du phénomène plus criante, plus désordonnée, plus angoissante. Mais est-on réellement sûr qu’il s’agisse d’une nouvelle tendance ? Braudel, dans sa Grammaire des civilisations, parue en 1963, brossait ainsi le tableau de l’économie mondiale du neuvième siècle, au temps du rayonnement des califats arabes : « Capitalisme, le mot n’est pas tellement anachronique. D’un bout à l’autre du domaine planétaire de l’Islam, la spéculation sur les marchandises n’a pour ainsi dire plus de limites. Un auteur arabe, Hairiri, fait dire à un négociant : Je veux porter du safran persan à la Chine, où j’ai entendu dire qu’il a un grand prix et ensuite de la porcelaine de Chine dans la Grèce, du brocart grec dans l’Inde, de l’acier indien à Alep, du verre d’Alep dans le Yémen et des étoffes rayées du Yémen en Perse ».
Et si rien n’avait changé sous le soleil ?
Au Yémen du sud, la victoire des marxistes dans les années 1970, précipita l’exil de la vieille famille Qhaiti qui gouvernait un certains nombre de provinces et de villes de l’Hadramaout. À Al Moukhalla, on peut visiter l’ancien palais des Qhaiti. Les amateurs de décor à l’abandon apprécieront. Ils se dégagent de ce bâtiment en ruine une atmosphère de crépuscule de la civilisation : les vieilles dynasties seigneuriales yéménites ont laissé la place aux commissaires socialistes. On se croirait dans un de ces romans de Jean Raspail où s’écroulent les vieux mondes. Seuls les corbeaux veillent fidèlement sur les lieux. Dans la tradition nordique, ils sont les oiseaux de la mémoire, il est normal de les trouver au poste de hune des univers disparus. Une association très active, basée à Londres et proche de l’ancienne famille régnante et du sultan tente de maintenir vivace la mémoire de la dynastie des Qhaiti : www.hadhramaut.co.uk
Une route désertique nous mène, en plein canyon de l’Hadhramaut dans la région de la ville de Shibam. Placé sous le patronage de l’UNESCO, la ville est une merveille d’architecture sortie du rêve d’Aladin, où la hauteur des habitations le dispute aux éclats de la chaux qui recouvre les murs.
À Shibam, on lira avec beaucoup de profit la brochure éditée par les membres de la coopération allemande qui pourvoie une aide technique dans les programmes de restaurations de la ville de pisé. La GTZ (nom de l’institut teuton) a réussi en neuf ans a transformer le visage de Shibam. Il ne s’agit pas seulement de restauration des buildings de boue menacés de destruction mais il s’agit de donner aux gens de l’espoir et une raison de rester dans leur ville sans pour autant transformer la cité en un musée à demi mort. L’ambition de la GTZ est de conjuguer au travail de restauration des objectifs sociaux. Le pari semble réussi puisque l’hémorragie des citadins dans la banlieue de Shibam est enrayée.
Renseignements et documentations :
Deutsche Gesellschaft für Technische Zusammenarbeit (GTZ) : 967 1 414 110
www.shibam-udp.org