La route des cerisiers en fleur – Episode 3 : de Kyoto à Tokyo

Le chemin des philosophes à Kyoto m’ouvre la voie des temples et des visites touristiques. Mais mon attention est très vite attiré par un fait divers, l’incendie du bâtiment d’un musée, qui me plonge dans une réalité de l’instant, dans la vie réelle. De ce fait, je me trouve détourné de ce parcourt classique dans la ville patrimoniale, et dirigé vers les studios dans lesquels sont tournées les séries historiques de la télévision.

Le mont Fuji, par lequel je passe ensuite, me place lui aussi, à travers les yeux de l’écrivain Osamu Dazai, dans un regard décalé de l’image symbolique du Japon. Cette réalité bascule encore à Tokyo. La fête des cerisiers en fleurs bat son plein. C’est « le » jour de l’année. Des dizaines de milliers de tokyoïtes font la fête dans les parcs. Dans ces parcs, il y a aussi des sdf qui traînent leur désolation.

« Quel paradoxe, tout de même, les mêmes bâches bleues utilisées à plat pour les pique-niques sont mises en trois dimensions pour abriter les sans-abris. » me dit Ryu Murakami, auteur lauréat de l’équivalent du prix Goncourd, qui écris sur les revers de la société actuelle.

C’est ainsi que je me retrouve avec les sans abris, laissés pour compte du miracle japonais qui s’effondre dans la crise du capitalisme actuelle. Et curieusement les gens que je rencontre-là sont les plus spontanés, les plus souriants, les plus directs et vrais de toutes les rencontres de mon voyage… Oui, quel paradoxe !

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La route des cerisiers en fleur – Episode 2 : de Fukuoka à Kyoto

De Fukuoka, je passe sur l’île principale du Japon, Honshu, poursuivant ma route à Hiroshima, dans les mégapoles de Kobe et Osaka, puis dans les anciennes capitales de Nara et Kyoto.

Après la découverte des racines et de l’histoire, je plonge dans le réalisme de notre époque. Les japonais sont en quelque sorte à « l’avant poste du progrès », du fait de la petitesse de leur territoire (deux tiers de la France), de leur grand nombre (127 millions), et de leurs avancées technologiques : technologie matérielle et technologie de la gestion des sociétés…

Dans les mégapoles, je découvre le projet robotique qui devrait révolutionner le 21ème siècle : la mise au point de robots androïdes, destinés à palier au manque de main d’oeuvre due à la longévité de la population et à la baisse inquiétante de la natalité.

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La route des cerisiers en fleur – Episode 1 : de Kyushu à Hokkaido

La route des cerisiers en fleurs traverse le Japon du sud au nord, de l’île de kyushu à l’île d’Hokkaido, en suivant la floraison des cerisiers. Ce voyage m’amène à une découverte de la société japonaise.

Le premier épisode se déroule entièrement sur l’île de Kyushu, de la ville de Kumamoto, au Mont Aso et au volcan Naka Dake, à la ville thermale de Beppu, puis Nagazaki et enfin Fukuoka.

C’est dans le jardin de cerisiers du château de kumamoto que tout commence. Le jardinier nous apprend que la floraison des cerisiers, avec une éclosion soudaine et une chute soudaine, est un symbole du bushido, la voie du guerrier, qui doit vivre et mourir en beauté. Un kyudoka, maître du tir à l’arc, ajoute que, telle la fleur de cerisier, la splendeur de l’arc est de détacher son esprit de la cible à atteindre et tirer avec grâce. Il s’agit d’une des clefs de la culture japonaise…

La suite du voyage me fait découvrir les forces de la nature et des esprits avec les volcans, et l’art de vivre qui, en domptant les eaux chaudes de la terre, cré une source de plaisir avec les « onsen », les bains. De ces bases millénaires du Japon, la route me conduit à Nagazaki, où ce clos l’époque historique et où commence l’époque moderne, qui en seulement 60 ans a conduit le pays au seuil de ce qu’on appelle désormais l’époque post-moderne.

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La route de Sindbad – Episode 4 : Sana – Aden

Le Yémen est un pays somptueux. Mais un fléau est en train d’hypothéquer sa beauté. Le plastique envahit tout.

L’agent du ministère de l’information chargé de nous contrôler pendant le tournage tenait absolument à éviter que nous filmions les décharges de sacs en cellophane qui recouvrent le territoire.
Du coup, j’ai envoyé au Figaro une chronique pour alerter sur ce désastre qui risque de compromettre à l’avenir la balbutiante industrie touristique du pays.

Le texte est paru dans le Figaro du lundi 30 mars :

« EXPLOSION DU PLASTIQUE

Dans le concert des nations, le Yémen ne joue pas la partition moderne. Rivés au sommet de pitons, les villages du pays – forteresses penchées sur le vide et prolongeant les parois – verrouillent des défilés héroïques.
Dans ces donjons, vit un peuple de croyants. Les femmes ne dévoilent leur visage qu’à la nuit. Les hommes règlent leurs heures sur la prière. Le moindre hameau est une caserne gardée par des moines. Nul autre pays ne semble se liguer aussi farouchement contre le globalisme et sa normalisation.
Il est des privilèges que les Yéménites ne veulent point brader : conduire à tombeau ouvert, s’intoxiquer librement avec le Qat, cette drogue qui les soigne et les emporte, porter le poignard et le fusil, obéir à la loi tribale. Et peu importe si Internet tarde a connecter les vallées.
L’Imam Yahya, roi du Yémen qui s’opposa au Turc et à l’Anglais eu ce mot : « Nous ne goudronnons pas, car le goudron sert aux envahisseurs pour nous coloniser ». C’était il y a cent ans. Le temps a passé depuis.
Le goudron s’est peu épandu et il est un envahisseur qui malgré la fierté yéménite a gagné la partie : le plastique.

D’Aden aux franges tribales, de Sana à l’Hadramaout, les sachets par milliers, par millions, recouvrent les plages, nappent le fond des oueds, constellent les ruelles, mouchettent le versant des canyons. Des troupeaux de chèvres pâturent dans des plaines de cellophane. Partout, fleurissent des décharges. Elles tapissent le territoire d’un hideux manteau d’Arlequin.
On connaissait la viande sous film transparent, le Yémen invente le pays sous plastique. Personne ne se soucie de cette marée. Personne ne paraît même en percevoir l’horrible ressac. Il y a d’autres soucis, d’autres urgences…

Le président est occupé au chantier d’une mosquée gigantesque. Le plastique a submergé le pays avant que le traitement des déchets n’y soit mis en place. Lorsque le Progrès déboule, sans crier gare, ses effets pervers dépassent toujours ses bienfaits. Dans un étrange passage de La Terre, Élisée Reclus prophétisait que la Technique triomphante, entraînant l’accroissement des villes, l’asphaltage des routes et l’agriculture intensive, allait recouvrir le globe d’une nouvelle strate, succédant aux patientes sédimentations de la géologie : une couche humaine.

Ernst Jünger formula l’idée autrement : « La Terre change de peau ».
Les plastiques yéménites sont les pelures de cette mue, lambeaux de Progrès jeté aux quatre vents et qui transforment en haillons la belle étoffe d’un lieu sauvage. Une idée pour entrepreneurs versés dans les actions durables : sur le modèle des expéditions qui gravissent l’Everest afin d’y ramasser les ordures, pourquoi ne pas créer « Éboueurs Sans Frontières » ?

L’organisation se nettoierait les étendues souillées, organiserait le recyclage et l’information du public.
Nul doute qu’on trouverait des volontaires pour rendre sa peau originelle au Royaume de la Reine de Saba. »

 

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La route de Sindbad – Episode 3 : Al Moukalla – Sanaa

Dans la ville de Shibam, j’étais en train de livre le remarquable livre de Fernand Braudel : Grammaire des civilisations. Cette lecture m’a inspiré un texte publié dans le Bloc-Note de mai que je tiens dans le magazine Grands Reportages :

En Oman, le spectacle des navires voguant sur la mer d’Arabie ramène la pensée dans l’Orient de Flaubert. Mais si l’on y regarde d’un peu plus près, on s’aperçoit que boutres et sambouks d’aujourd’hui, dont la forme est identique à celle des bateaux que connut Monfreid sont construits en fibre de verre et moulés dans des ateliers des Émirats Arabes Unis. À bord, en lieu et place des esclaves somaliens, des Bengalis venus de Chittagong ou de Dacca s’affairent à ravauder les filets. Ils sont là pour trois ou quatre ans et ne reverront leur pays qu’en rentrant chez eux, salaire en poche. Ils sont les représentants de ce nouveau prolétariat mondial qui traverse les océans et offre ses muscles aux labeurs les plus ingrats, dans les pires conditions, pour une poignée de roupies de plus.

Au Yémen, un Allemand d’origine somalienne, responsable de la conservation des immeubles de pisé de la ville de Shibam explique que la veille au soir, un fanatique musulman a commis un attentat suicide tuant quatre sud-coréens venus en touristes admirer le coucher de soleil sur la « Manhattan du désert ».

À Salalah, ville portuaire de la province du Dhofar, au sud du Sultanat d’Oman un couple de Biélorusses originaires de Minsk chantent des airs de crooners américains pour égayer l’atmosphère sinistre du bar de l’hôtel qui les emploie. Après leur prestation, ils confient qu’ils ont moins de mal à obtenir les visas pour les pays du Golfe que pour l’Europe de Shengen et font depuis six ans la tournée des grands établissements de la péninsule arabique. Les riches pétroliers de Dubaï à Mascate apprécient la blondeur d’Irina.

En plein désert d’Oman, des propriétaires de chameaux ont organisé une course pour mesurer la valeur de leurs bêtes. Mais pour éviter le danger d’une chute aux enfants qui, traditionnellement, jouaient le rôle de jockeys on installe sur le dos des chameaux des robots radiocommandés dont le moteur actionne une cravache qui fouette les croupes sans répit. Dans leur pick-up Toyota, les bédouins surexcités suivent la course pied au plancher et actionnent leurs télécommandes made in China en hurlant.

À Al Mokalla, port de pêche sis sur l’antique route de l’encens, dans la province de l’Hadramaout yéménite, un homme d’affaire indonésien descendu dans l’hôtel Holiday Inn qui appartient à la famille de Ben Laden, passe la soirée devant sa télévision où se trémoussent les Indiennes de Bollywood. Pendant ce temps, dehors, voilées de noir, des réfugiées somaliennes qui campent dans les tentes du UNHCR font la manche auprès de Yéménites qui continuent à appeler les Noirs, « les esclaves ».

Toutes ces anecdotes, ces choses vues, ces instantanés saisis au gré d’un rapide voyage confirment que l’humanité est entrée dans le temps de la mondialisation. Le processus de rétrécissement du monde a gagné en magnitude et en spectaculaire. La pression démographique et l’explosion des transports modernes rendent la manifestation du phénomène plus criante, plus désordonnée, plus angoissante. Mais est-on réellement sûr qu’il s’agisse d’une nouvelle tendance ? Braudel, dans sa Grammaire des civilisations, parue en 1963, brossait ainsi le tableau de l’économie mondiale du neuvième siècle, au temps du rayonnement des califats arabes : « Capitalisme, le mot n’est pas tellement anachronique. D’un bout à l’autre du domaine planétaire de l’Islam, la spéculation sur les marchandises n’a pour ainsi dire plus de limites. Un auteur arabe, Hairiri, fait dire à un négociant :  Je veux porter du safran persan à la Chine, où j’ai entendu dire qu’il a un grand prix et ensuite de la porcelaine de Chine dans la Grèce, du brocart grec dans l’Inde, de l’acier indien à Alep, du verre d’Alep dans le Yémen et des étoffes rayées du Yémen en Perse ».

Et si rien n’avait changé sous le soleil ?

Au Yémen du sud, la victoire des marxistes dans les années 1970, précipita l’exil de la vieille famille Qhaiti qui gouvernait un certains nombre de provinces et de villes de l’Hadramaout. À Al Moukhalla, on peut visiter l’ancien palais des Qhaiti. Les amateurs de décor à l’abandon apprécieront. Ils se dégagent de ce bâtiment en ruine une atmosphère de crépuscule de la civilisation : les vieilles dynasties seigneuriales yéménites ont laissé la place aux commissaires socialistes. On se croirait dans un de ces romans de Jean Raspail où s’écroulent les vieux mondes. Seuls les corbeaux veillent fidèlement sur les lieux. Dans la tradition nordique, ils sont les oiseaux de la mémoire, il est normal de les trouver au poste de hune des univers disparus. Une association très active, basée à Londres et proche de l’ancienne famille régnante et du sultan tente de maintenir vivace la mémoire de la dynastie des Qhaiti : www.hadhramaut.co.uk

Une route désertique nous mène, en plein canyon de l’Hadhramaut dans la région de la ville de Shibam. Placé sous le patronage de l’UNESCO, la ville est une merveille d’architecture sortie du rêve d’Aladin, où la hauteur des habitations le dispute aux éclats de la chaux qui recouvre les murs.

À Shibam, on lira avec beaucoup de profit la brochure éditée par les membres de la coopération allemande qui pourvoie une aide technique dans les programmes de restaurations de la ville de pisé. La GTZ (nom de l’institut teuton) a réussi en neuf ans a transformer le visage de Shibam. Il ne s’agit pas seulement de restauration des buildings de boue menacés de destruction mais il s’agit de donner aux gens de l’espoir et une raison de rester dans leur ville sans pour autant transformer la cité en un musée à demi mort. L’ambition de la GTZ est de conjuguer au travail de restauration des objectifs sociaux. Le pari semble réussi puisque l’hémorragie des citadins dans la banlieue de Shibam est enrayée.

Renseignements et documentations :
Deutsche Gesellschaft für Technische Zusammenarbeit (GTZ) : 967 1 414 110
www.shibam-udp.org

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